A qui confier nos oreilles ? Réflexions sur l’industrie musicale

Publié par le 26 mars 2020

La pandémie du COVID-19 et la catastrophe qui s’annonce oblige la plupart d’entre nous à rester confinés chez soi. C’est notamment le cas de tous ceux qui travaillent dans le monde musical, complètement à l’arrêt dans le domaine de l’évènementiel, l’une de ses principales rentrées d’argent. Pendant 15 jours minimum, et a priori plus du double, pas de soirées, pas de concerts, pas de festivals. Si personne ne peut prédire l’avenir, on se doute que les pertes financières seront gargantuesques et qu’il sera extrêmement compliqué pour certains de continuer de vivre de la musique. Si nous avons la chance en France de bénéficier de mécanismes sociaux plutôt protecteurs, les artistes américains les plus précaires se retrouvent à solliciter sur Twitter de l’aide financière de la part de leurs fans. A la menace sanitaire du virus s’ajoute donc la menace économique, affectant aussi bien les professionnels de la musique que les amateurs. C’est une industrie tout entière que l’on place sous coma artificiel, en espérant qu’elle se réveillera comme avant. Mais veut-on vraiment qu’elle se réveille « comme avant » ?

Comme dans toute période de troubles, il y a la peur de tout perdre mais aussi l’espoir du changement positif. Il va y avoir de la place pour changer certaines choses, pour corriger les dérives de l’industrie musicale, pour vraiment repenser la manière de produire, de partager et de consommer la musique. Profitons de ce moment de pause pour remettre en question nos certitudes, revoir nos priorités et contribuer de la manière la plus positive possible au monde de la musique. En toute modestie, j’aimerais vous partager quelques-unes de mes réflexions sur l’état de cette industrie et sur les moyens que l’on peut tous se donner pour l’améliorer. Pour ce premier article, je vous parle de la saturation du marché de la musique et de la nécessité, in fine, de se laisser guider par des passionnés.

Un infini musical absurde

Alors qu’il y a à peine 25 ans, nous ne pouvions écouter que ce que nous possédions ou ce qui était diffusé à la radio ou en public, nous vivons aujourd’hui dans un monde où la musique est hyper-accessible : pour une petite dizaine d’euros par mois sur un service de streaming, nous avons accès à plus de 50 millions de morceaux, une absurdité… Avec, par exemple, une moyenne très basse de 3 minutes par morceau, il nous faudrait à partir d’aujourd’hui 285 ans pour écouter en une traite l’intégralité du catalogue.  De manière réaliste, à raison de 4 heures d’écoute par jour, on aurait le temps de n’écouter que 0,06% du catalogue en une année. Nonobstant le fait que quand on aime un morceau, on ait envie de le réécouter. De plus, la production musicale va en s’accélérant, avec toujours plus de sorties et de nouveautés. Sur une plateforme comme Beatport, leader de la vente de fichiers musicaux digitaux destinés principalement aux DJ’s, le nombre de morceaux est affolant : sur le seul mois de janvier 2010, il y avait 3600 nouveaux morceaux, en janvier 2015, on en dénombrait 9800, et en janvier 2020 il y en avait 20 700 ! Avec des extraits de 1min30, il nous faut 35 jours entiers pour écouter un mois de nouveautés… Et ce n’est presque que de la musique destinée aux DJ’s ! Même si je n’ai pas pris en compte les doublons et les rééditions (nombreuses) que l’on trouve sur les plateformes de streaming et sur les « disquaires » en ligne, réduire de moitié tous ces chiffres ne changerait pas cette conclusion : nous avons accès à une offre musicale infinie à notre échelle humaine.

De l’importance des « médiateurs musicaux »

Il est donc strictement impossible de tout connaître et tout écouter. Pire, il n’est même pas vraiment possible sur un mois d’écouter toutes les nouveautés. Nous sommes condamnés à faire dès le départ un tri entre ce que nous jugeons digne d’être écouté et ce que nous rejetons sans même avoir eu le temps d’écouter. Pragmatiquement, nous sommes obligés de faire de la « discrimination » musicale en rejetant des artistes et des genres musicaux entiers sans même leur laisser de chances d’être compris et appréciés. Historiquement, nous avons toujours effectué ce tri malheureusement nécessaire sans le savoir, en accordant notre confiance au tri des autres : plus jeune on a suivi celui des parents, du grand frère ou de la grande sœur, puis le tri des amis au collège et au lycée, celui du DJ de radio, du DJ d’une soirée, du disquaire, du journaliste musical, du bloggeur… Plus on est curieux musicalement, plus on cherche des personnes savantes qui pourraient nous guider dans nos choix d’écoute. Avant d’être une connexion entre le musicien et son auditeur, l’écoute musicale est d’abord une transmission entre quelqu’un qui sait quoi écouter et quelqu’un qui l’ignore. Faisons une analogie avec la science et la transmission du savoir : c’est le professeur qui nous présente et nous explique la physique newtonienne et non pas Newton lui-même ; et bien que le mérite revienne à Newton pour avoir découvert la loi de la gravité, si personne n’avait professé ses théories, cette loi aurait été ignorée, aussi pratique soit-elle. Il en va de même en musique : si le musicien a le mérite de la création, sa musique doit être transmise, conseillée et promue par d’autres pour qu’elle puisse faire autorité et sortir du lot des millions d’autres morceaux existants. Si ce n’était pas le cas, la création de ce musicien serait largement ignorée. Le DJ ou le « curator », anglicisme à la mode, est donc un rouage essentiel de notre tri musical, comme un médiateur entre le musicien et l’auditeur. Sans lui, comment savoir ce qui vaut la peine d’être écouté ?

L’algorithme comme médiateur musical

Maintenant que l’on sait que c’est presque toujours par quelqu’un d’autre que nous découvrons de la musique, c’est à nous de faire le tri entre ces médiateurs musicaux. Une solution bien pratique apportée récemment par les plateformes de streaming est la playlist auto-générée : en fonction de ce que vous avez écouté par le passé, un algorithme se charge de vous proposer ce qui est le plus susceptible de vous plaire. On est donc déjà dans le « futur » de l’écoute musicale : vous avez en fait un robot dédié à s’occuper de vos oreilles d’une façon qui vous est personnalisée. Félicitons ses concepteurs car ce robot est assez performant pour savoir vous présenter ce qui est le plus pertinent en fonction de vos goûts. Continuons l’analogie du professeur :  en voyant que vous vous intéressez à la physique newtonienne, ce robot va être capable de vous présenter également la théorie de la relativité d’Einstein et ainsi étendre votre connaissance de la physique. Il sera même capable de vous parler de temps en temps des lois mathématiques, de la mécanique, de la chimie, de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, car toutes ses sciences interagissent à un moment ou un autre avec votre sujet préféré : la physique. Avec le temps, ce robot connaîtra vos goûts mieux que n’importe qui d’autre ; aucun humain ne pourra prétendre vous diffuser de la meilleure musique (pour votre goût) que lui. Et comme on l’a vu, nous n’avons clairement pas assez de temps pour tout écouter, donc autant lui faire confiance. La facilité et le confort auditif voudrait donc que désormais nous fassions confiance à un robot musical sur-mesure plutôt qu’à un humain. On peut imaginer dans une soirée du futur que tout le monde connecte son compte Spotify, Deezer ou Apple Music à un serveur dédié : un robot DJ serait alors capable de synthétiser les goûts de chaque personne présente pour délivrer une expérience musicale qui maximise le plaisir de chacun. Avec une clientèle plus satisfaite, qui resterait plus longtemps et consommerait plus pour un coût réduit par rapport à un DJ, on peut imaginer que des patrons de bar ou de club puissent être tentés. Tout le monde serait content, de quoi se plaindrait-on ?

La faille de ce robot se trouve dans son objectif : vous faire plaisir. Il sera tellement fort qu’il finira par biaiser votre sens critique en vous habituant à n’écouter que ce que vous écoutez déjà et ce que vous êtes susceptibles d’aimer. Il finira ainsi par vous donner l’impression que tout ce qui n’est pas dans votre spectre musical est moins bien, moins intéressant voire même incompréhensible. Si on ne vous fait écouter que du rock progressif, sérieux et virtuose, il vous sera difficile d’apprécier l’apparente légéreté et simplicité des musiques de club ; et dans le cas inverse, vous auriez du mal à comprendre le plaisir d’écouter une musique déstructurée qui refuse de vous faire danser. En ne vous faisant écouter que ce qui est algorithmiquement le plus susceptible de vous plaire, le médiateur robotique ne va jamais insister pour vous faire découvrir quelque chose qui ne vous intéresse pas déjà un peu au départ. Jamais il n’aura la foi de vous dire « mais si, écoute ça, tu verras c’est vraiment bien ». Dans l’analogie avec le professeur, on peut se dire que jamais ce robot ne vous présentera la biologie, la géologie ou la zoologie car vous n’avez jamais semblé vous y intéresser. Car, contrairement au professeur humain, ce robot ne cherche pas à transmettre le savoir qui lui paraît important mais celui qui vous intéresse – si tel avait été le cas pour nous au collège, nos profs nous aurait fait des cours sur Harry Potter et les Pokémon. Tout ce que vous présentera ce robot sera donc dans la limite de votre zone de confort musicale et vous n’étendrez jamais vraiment votre curiosité. De même, le robot DJ connecté nous passerait en soirée toujours les mêmes morceaux, les plus consensuels, et toutes les soirées auraient la même saveur : pas de surprise, pas de stimulation musicale. En ne considérant la musique que comme la simple recherche du plaisir auditif, l’algorithme réduit cet art à un simple divertissement alors qu’un humain peut avoir une sélection plus audacieuse et artistique.

Faire confiance aux passionnés

Paradoxalement, c’est au moment de l’explosion en popularité des plateformes de streaming et de leurs algorithmes que l’on trouve le plus de médiateurs musicaux humains. La facilité de l’accès à la musique s’est également traduite en une facilité de partager la musique, par le biais d’une webradio, de podcasts et de DJ sets en vidéos. Jamais nous, auditeurs, n’avons eu autant de choix à faire : contrairement à la bande FM sur laquelle les radios originales se comptent sur les doigts de la main, nous pouvons accéder directement à des dizaines voire des centaines de radios qui nous correspondraient ; plus besoin d’aller en club si nous voulons écouter un DJ set de qualité, on devrait pouvoir trouver son bonheur sur une plateforme comme Mixcloud. Hélas, malgré le fait que le streaming nous permette d’avoir un accès à de la musique sélectionnée avec soin beaucoup plus facilement qu’auparavant, ce sont les plateformes gigantesques comme Spotify, Apple Music ou Deezer qui marchent le mieux, nourries de notre flemme musicale, notre confort à ne vouloir écouter que ce que l’on connaît déjà. Pourquoi ne pas profiter de ce temps que nous donne ce confinement pour aiguiser nos oreilles en écoutant ce que proposent ces médiateurs, passionnés de musique qui veulent juste partager ce qui les fait vibrer, que ce soit ici sur Comala Radio ou sur d’autres webradio ou services de podcasts ? Arrêtons de ne chercher que notre confort, de n’accepter que l’écoute de ce qui est sûr de nous plaire et prenons le risque d’écouter quelqu’un qui a un univers un peu différent du nôtre mais qui vous proposera son tri exigeant parmi les 1% de la production musicale mondiale qu’il a pu écouter. Avec un peu de recherche, nous pourrions tous trouver nos correspondants musicaux, ces médiateurs qui sauront nous faire plaisir tout en stimulant notre curiosité. Plus que jamais, nous devons bien choisir à qui confier nos oreilles.